POINT DE VUE / Cette lettre est signée par Nathalie Cloutier est porte-parole du Comité Femmes Employabilité du Conseil d’intervention pour l’accès des femmes au travail (CIAFT).
J’écris cette lettre d’opinion au sortir d’une rencontre avec la ministre de l’Emploi, madame Pascale Déry.
Notre discussion a porté sur le financement des organismes spécialisés en employabilité des femmes. Au fil de l’échange, une réalité s’est imposée avec une évidence inquiétante: si rien ne change, cette expertise spécialisée du secteur communautaire pourrait disparaître d’ici quelques années seulement, un processus déjà amorcé.
Au début des années 2000, le Québec comptait près de 40 organismes spécialisés en employabilité des femmes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 15, ce qui soulève une question importante : comment un secteur aussi essentiel a-t-il pu disparaître presque dans l’indifférence?
Ces disparitions devraient pourtant nous inquiéter, car les inégalités économiques vécues par les femmes ne sont pas abstraites.
Les femmes sont encore aujourd’hui structurellement désavantagées sur le marché du travail, comme dans plusieurs sphères de la vie privée. Les écarts de revenus persistent, la précarité touche davantage les femmes et les responsabilités familiales continuent de peser de manière disproportionnée sur leurs épaules.
C’est précisément pour agir sur ces réalités que les organismes spécialisés en employabilité des femmes existent.
Chaque jour, ces organismes accompagnent des femmes qui doivent composer avec des réalités complexes: pauvreté, monoparentalité, discrimination, violence, précarité d’emploi ou absence de reconnaissance de leurs compétences. Ils ouvrent aussi des portes vers des métiers non traditionnels et vers des secteurs économiques où les femmes demeurent sous-représentées.
Ce travail transforme des trajectoires individuelles. Mais il agit aussi, plus largement, sur le marché du travail lui-même.
En plus de leur accompagnement individuel, les organismes spécialisés en employabilité des femmes interviennent dans les milieux, travaillent avec les partenaires économiques et contribuent à transformer les pratiques afin d’ouvrir davantage d’espace aux femmes.
Cette action s’inscrit dans un enjeu plus large de cohérence des politiques publiques.
Ces organismes jouent précisément ce rôle de passerelle entre les systèmes de soutien et l’accès réel des femmes à une place pleine et entière sur le marché du travail.
Qu’il soit question d’emploi, de pauvreté, de formation, d’immigration, de santé ou de développement économique, les femmes sont présentes dans chacune de ces réalités — souvent à l’intersection de plusieurs formes d’inégalités.
Agir efficacement exige donc d’adopter une véritable perspective féministe et intersectionnelle dans les politiques publiques.
Car malgré les progrès réalisés, l’autonomie économique des femmes demeure fragile et incomplète. Les inégalités persistent, et les organisations qui travaillent à les corriger peinent elles-mêmes à survivre.
C’est pour mettre fin à cette lente érosion que les organismes spécialisés en employabilité des femmes ont lancé une pétition nationale demandant un financement à la mission à la hauteur de 7 millions de dollars au total, c’est-à-dire de 350 000 $ par organisme. Ce montant correspond au seuil minimal nécessaire pour assurer la stabilité, la continuité et la capacité d’action de ces organisations, afin qu’elles puissent remplir pleinement leur mission.
Lors de notre rencontre, la ministre a laissé entrevoir une ouverture à améliorer le soutien actuellement accordé aux organismes. Nous accueillons cette ouverture avec intérêt, mais le temps presse : toute avancée contribuerait à assurer la survie de ces organisations.
Dans un contexte où l’on parle de pénurie de main-d’œuvre, d’inclusion économique et de développement régional, laisser disparaître ces organismes serait une catastrophe pour les femmes et pour l’ensemble du Québec.
Parce qu’investir dans les organismes spécialisés en employabilité des femmes, c’est investir dans l’autonomie économique des femmes, mais aussi dans la vitalité de nos communautés et dans une économie plus juste.
Dans la foulée du 8 mars, il vaut la peine de se rappeler que les progrès vers l’égalité ne reposent pas seulement sur des déclarations de principe. Ils reposent aussi sur les organisations et les politiques publiques qui rendent ces progrès possibles.
La question n’est donc pas seulement budgétaire.
Elle est politique : quelle place notre société est-elle prête à accorder à l’autonomie économique des femmes?